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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 12:37

Précédemment nous avons traversé rapidement cinq siècles d'histoire gallo-romaine pour observer l'évolution du nom de la capitale des Sénons : « d'Agendicum à Sens », tel était le nom de l'article. Au cours de cette étude, j'ai évoqué plusieurs documents de référence que nous allons reprendre maintenant. Certains donnent des indications précieuses sur le réseau routier, et d'autres sont à l'origine des premières cartes routières.


État des routes et des transports à l'arrivée de César


Selon une idée reçue toujours en vigueur, les longues routes droites sont qualifiées d'anciennes voies romaines. Il n'en est rien. Les principales voies de communication empruntées par César et ses légions étaient déjà en place bien avant son arrivée. Il s'agit de réalisations gauloises et probablement beaucoup plus anciennes.

Augusta HURE (1) confirme cette affirmation, et décrit quelques véhicules en circulation avant 58 de notre ère : « C'étaient les chars de luxe : l'essedum et le carpentum inspirés du char de guerre ; la benna, sorte de panier en osier, la reda, la carruca et le petorritum, modèles divers de chariots à quatre roues ».

A aucun moment de la « Guerre des Gaules » (2), César ne se plaint du réseau routier. Il aurait pu le faire, car faire évoluer à allure soutenue (a) des légions (b) suivies de chariots de matériels suppose des voies de communications en très bon état.


(a) La cadence normale de la légion dans ses déplacements était de 5 kilomètres par heure, puis 10 minutes de pause. Cette cadence était maintenue pendant 5 à 7 heures par jour. En cas d'urgence, une cadence accélérée de 7 kilomètres par heure pouvait être soutenue pendant plusieurs heures.

Pour information, 1 mille romain (millia) = 1481,50 m (1 000 doubles pas romains) ; 1 lieue (leuga) gauloise = 2 222,50 mètres ou 1 134 toises (1 500 double pas romains). Donc la valeur du pas de la légion est d'environ 0,74 mètre, et 3 milles romains équivalent à 2 lieux gauloises. Pour information la toise gauloise = 1,95 mètre environ.

(b) 1 légion = 4 500 hommes environ

 

Auguste et les grands travaux


Le 16 janvier 27 avant J-C, Auguste est nommé empereur. Il connait bien la Gaule pour y être venu plusieurs fois comme consul dès l'année 39 avant notre ère. En plus de la réorganisation administrative, il lance un programme de grands travaux comprenant entre autres la création de nouvelles routes et une modernisation du réseau existant. Cette politique routière faisait partie des priorités de la romanisation pour l'acheminement des marchandises et la vitesse de déplacement de l'armée.


Il confie cette tâche à Agrippa. C'est l'homme de confiance, le camarade d'enfance et d'études. Les familles des deux hommes sont très liées. Il épousera en deuxième noce Julia, la fille unique d'Auguste. Général et homme politique, il est chargé des programmes de constructions. Ses réalisations à Rome et en Narbonnaise sont nombreuses. Il avait déjà exécuté la route Avignon Lyon à qui il avait donné son nom. Le tracé Lyon Boulogne-sur-Mer terminera le grand axe de Rome vers la Grande-Bretagne. Les travaux commencés entre 22 et 19 ne se termineront que sous le règne de Claude (10av.JC-41-54). Quand elles ne se battaient pas les légions participaient avec la population locale aux divers chantiers, ce qui en faisait une main-d’œuvre nombreuse et probablement formée.


Agrippa - Musée du Louvre

Marcus Vipsanius Agrippa - Musée du Louvre

 

Sens Agendicum était le carrefour de plusieurs routes importantes qui ne démarraient pas forcément derrière une porte de la ville. Après être sorti, il fallait parfois faire plusieurs kilomètres pour rejoindre la route désirée.


Toutes les villes et villages citées sur les itinéraires ci-dessous n'existaient pas forcément dans l'antiquité gallo-romaine. Il pouvait s'agir seulement de villas ou de genre de relais de poste. Quelques années plus tard, la religion chrétienne fédérera ces nouvelles agglomérations autour d'une église centrale, en leurs donnant des noms de Saints ou Saintes.


La voie Agrippa

Elle pénètre dans le département de l'Yonne à proximité de Sainte-Magnance puis longe Avallon (Aballo)en pays Éduens. A quelques kilomètres vers le nord en pays Sénon, on la retrouve à Girolles (a) puis à Sermizelles (5). Elle poursuit sa route au pied du Camp de Cora (b) à Saint-Moré. à Prégilbert, Escolives Sainte-Camille (c) et Auxerre (Autessiodurum) qu'elle traverse le long de l'Yonne. Elle réapparait plus loin à hauteur d'Appoigny (Epponiacus) (d) et Bassou (Bandritum) (e),puis Saint-Julien-du-Sault, Gron et Sens (Agedincum). Au delà de la capitale des Sénons, la voie Agrippa poursuit sa route jusqu’à Châteaubleau (Riobe) (f) via Bray-sur-Seine (3). Cette partie en pays sénon représente une ligne droite presque parfaite (8).


Au delà du Sénonais, elle partait en direction de Boulogne-sur-Mer (Gesoriacum-Bononia) via Meaux (Lantinum), Senlis (Augustomagus), Beauvais (Caesaromagus), et Amiens (Samarobriva). L'itinéraire Lyon Boulogne-sur-Mer était jalonné dès 39-37 avant J-C (6).


La voie Agrippa reste un axe très fréquenté jusque sous Louis XIV puisque le géographe Pasumot établit 2 cartes de la voie romaine de Sens à Avallon (3).

 

(a) Girolles : « la voie passe à peu de distance des ruines du château de Girolles, qu'elle laisse au nord » selon Victor PETIT (5)

(b) Camp de Cora ou Chora

(c) Escolives Sainte-Camille : voir article dans ce blog

(d) Appoigny : Epponius, Epponiacus, domaine qui appartenait a celui qui vénérait la déesse jument Epona. Nom d'origine Celte, étudié René Louis et Charles Porée, 1939

(e) Bassou : Bandritum, ville gauloise puis gallo-romaine à 7 lieues gauloises d'Auxerre attesté par la table de Peutinger. Au XIXe siècle, les spécialistes ont beaucoup hésité avec le village de Bonnard.

(f) Châteaubleau : la voie Agrippa a été attestée récemment par les archéologues.

 

La voie de Sens à Orléans

Il fallait sortir de Sens aller à Paron puis à Saint-Valérien pour rejoindre cette route appelée aussi « Chemin de César »; décrite aussi dans la table de Peutinger. De là, l'itinéraire partait plein ouest en passant par Montacher-Villegardin (a), Jouy, Branles, Château-Landon, Sceaux-du-Gâtinais (b), et Beaune-la-Rolande dernier village du pays sénon avant d'entrer dans celui des Carnutes. Cette voie se poursuivait alors jusqu'à Orléans (Cenabo).


Cet itinéraire était très fréquenté dans l'antiquité. Outre les voyageurs habituels, les commerçants, les pélerins se rendant à Aquis Segeste, tous venant de Sens ou de l'est de la Gaule, cet axe servait également aux déplacements de l'armée. Début 52 avant J-C, les légions de César (2) l’avaient emprunté pour rejoindre Château-Landon (c), puis Orléans.


(a) Les deux villages sont réunis depuis plusieurs années maintenant. Une borne milliaire existe toujours sur le bord de la route (voir ci-dessous). Sur une des rives du Lunain ont été retrouvées une mosaïque gallo romaine et quelques vases et médailles, aujourd’hui au musée de Sens.

(b) Sceaux-du-Gâtinais, voir l'article dans ce blog

(c) Vellaunodunum selon moi. Cet endroit et les évènements qui s'y rattachent feront l'objet d'une communication ultérieure.

 

Table de Peutinger

 

La voie de Sens à Troyes

Il fallait aussi rejoindre Saint-Valérien, mais prendre la direction plein est. L'autre possibilité consistait à sortir de la ville par la porte Saint-Léon, de traverser le faubourg Saint-Savinien pour rejoindre la route de Troyes, dont le tracé ressemblait approximativement à la route d'aujourd'hui par Villeneuve l'Archevêque.


(a) porte Saint-Léon à partir de 423, puis porte Notre-Dame


La voie de Sens à Paris

Il fallait sortir de Sens par la porte Saint-Didier. Après avoir traversé le faubourg du même nom, la route se dirigeait vers Saint-Denis-les-Sens, Courtois, Villenavotte, Villeperrot, Pont-sur-Yonne, Villemanoche, Champigny et Villeneuve-la-Guyard. Cet itinéraire n'a pas beaucoup changé jusqu'à la frontière de l'Yonne et de la Seine-et-Marne.


La voie de Sens à Meaux

Il fallait sortir de Sens par la porte Saint-Antoine. Après avoir traversé le faubourg du même nom en direction Saint-Clément, la route se dirigeait plein nord en passant à proximité du lieu dit Popelain (ancienne léproserie) et Noslon. Plus loin, elle traversait la route de Montereau (Condate) à Troyes (Augustobona).

Selon Victor PETIT (4), elle est connue sur tout son parcours sous le nom de « chemin-perré » (via petra).


La voie de Sens à Alise

Après être sortie de Sens par la porte Saint-Léon, la route longeait ensuite les abbayes Saint-Jean et Saint-Pierre-le-Vif, et prenait la direction de Mâlay-le-Grand, Noé, Vaumort, Avrolles (Eburobriga) et Alise (Alésia) (4). Malgré son importance, cette voie n'est pas indiquée ni par Antonin, ni par Peutinger.


La voie de Sens à Auxerre

IIl fallait sortir de Sens et rejoindre le bas de Paron puis Gron pour rejoindre la route d'Auxerre en direction de Bassou (Bandritum) répertorié sur la table de Peutinger.


La voie de Sens à Gien

Comme pour la route d'Auxerre, un embranchement se trouvait à hauteur de Gron, pour prendre la direction de Gien via Montbouy.


Chemins et routes en Puisaye

Jean-Pierre PIETAK (6) a mis en évidence l'importance du réseau routier en Puisaye compte tenu de l'activité économique principale de la région, l'exploitation du minerai de fer. Le remblai de toutes les voies fouillées à ce jour est composé entre autres de scories de fer. Je conseille vivement la lecture de cet excellent article.

 

Structure et dimensionnel des voies romaines

Raymond CHEVALLIER (7), dans une étude très intéressante, propose plusieurs dimensionnels routiers dans les cas suivants : ville et route empierrées ou non, avec ou sans trottoirs ou autres bordures, etc ... Ces caractéristiques diffèrent également selon les auteurs. Je ne retiendrai ici que les prescriptions des lois d'Auguste pour les villes. Le decumanus maximus devait avoir 40 pieds de large, et 20 pieds pour le cardo maximus (a).


(a) 1 pied romain = 29,64 centimètres


Augusta HURE (1) quant à elle fournit des mesures qui sont peut être issues de moyennes : « les tranchées avaient de 3,5 à 4,6 mètres de profondeur, sur 6 à 10 mètres de largeur dans laquelle s'établissait la construction de la route ».


La structure et l'architecture des voies de communication du pays sénon pouvait varier en fonction des matériaux disponibles sur place. Par exemples, les scories de fer à proximité des bas-fourneaux en forêt d'Othe et Puisaye ; ou bien les silex abondants dans la région de Champlost.


Je me suis risqué sur une coupe qui regroupe toutes les caractéristiques générales d'une voie romaine.


Coupe générale d'une voie romaine

Travail de l'auteur avec l'aide du logiciel de dessin Paint.net

 

  1. revêtement composé d'un mélange de sable, de gravier et de chaux tassé sur une forte épaisseur. Les chaussées étaient toujours bombées pour aider au ruissellement des eaux de pluie.  
  2. sable ou/et briques ou tuiles finement concassées 
  3. gravier 
  4. grosses pierres servant au drainage  
  5. un fossé de chaque côté permettant l'écoulement des eaux de ruissellement

Les murets maçonnés de chaque coté de la route ne se rencontraient pas dans tous les cas.


Avant Auguste, des revêtements dallés jointifs ou non se rencontraient seulement dans certaines rues en agglomérations, et autour des villas. Par la suite, ces revêtements vont se généraliser à l'ensemble du réseau routier.

 

Une rue de Pompéi

Une rue de Pompéi

 

Je ne connais pas de vestiges de ces antiques chemins pavés dans le Sénonais. Si l'un de mes lecteurs en connait un, je suis preneur de l'information. Merci d'avance.


Les voies romaines ont été utilisées en l'état jusqu'au Moyen Age, ce qui atteste d'une très grande solidité de construction.


Les bornes milliaires

 A ce jour, quatre bornes seulement sont connues dans le Sénonais.

 

 

La borne de Montacher-Villegardin est située dans le nord-ouest du département de l'Yonne dans le Gâtinais, non loin de la limite avec le Loiret, sur l'ancienne voie romaine de Sens (Agendicum) à Orléans (Cenabo). Malgré l'usure de 2 000 ans d'intempéries, elle a été identifiée au XIXe siècle comme pouvant être une borne bimilliaire. D'autres bornes de ce type ont été répertoriées dans d'autres régions et notamment en Auvergne.

 

DSC04792

 

La borne de Prégilbert est aujourd'hui conservée au musée d'Auxerre. Elle a été découverte en 1878 dans le village du même nom situé dans le sud de l'Yonne, au confluent de l'Yonne et de la Cure, sur la voie Agrippa. Elle a été édifiée vers 261 avec une dédicace à l'empereur gaulois Postume (260-269). Ce dernier est classé dans la liste des « Trente Tyrans ».

 

Milliaire de Prégilbert 1

 

Postumo

 

Traduction

« A l'empereur Caesar Marcus Cassianus Latinus Postumus, le Pieux, l'heureux, l’invaincu, Auguste, grand Pontife, grand vainqueur des Germains avec la puissance tribunicienne, Consul par deux fois, Père de la Patrie, aux limites des Éduens, à 72000 pas d'Autun ».


N.B. : 72 000 pas = 106 km.


Selon Jean-Paul DELOR (3), deux autres bornes milliaires auraient été mises au jour, l'une près d'Avallon, et l'autre sur la commune de Cannes-Ecluses en pays Sénon dans le département de la Seine-et-Marne au sud est de Montreau-Fault-Yonne. Cette dernière, découverte en 1918, a été gravée en 366. Elles sont probablement stockées dans des réserves de musées, car je ne les ai jamais vu. 


La table de Peutinger


Comme nous avons parlé lors du précédent article, une « carte routière » destinée probablement à l'armée était établie par les services de l'empereur Théodose II (401-450). Ce document sera retrouvé au XIIIe siècle, et recopié surement plusieurs fois. Il sera repris et étudié par Conrad PEUTINGER au XVe siècle, mais diffusé seulement un siècle plus tard.

Concernant le Sénonais, cette table décrit 3 axes de communication  :

  1. la voie d'Autun à Paris par Orléans,
  2. la voie d'Auxerre à Rouen par Troyes qui passe à Avrelles (Eburobriga),
  3. la voie de Sens à Boulogne-sur-Mer qui se confond avec la voie d'Agrippa.

Contrairement à l'itinéraire d'Antonin qui donne peu de renseignements sur notre région, ces tables de Peutinger fournissent beaucoup d'indications précieuses. Si leur représentation géométrique est fausse, les distances mentionnées semblent fiables.


Sources

  1. Augusta HURE, « Le Sénonais gallo-romain »,Culture et Civilisation à Bruxelles, 1978

  2. Jules César, « Guerre des Gaule », collectionfolio classique, édition Gallimard, 2010

  3. Jean-Paul DELOR, « L'Yonne », Carte archéologique de la Gaule, 2002

  4. Victor PETIT, « La ville de SENS », Les éditions du Bastion, 1994, réédition de l'ouvrage de 1847

  5. Victor PETIT, « Itinéraires des voies gallo-romaines qui traversent le département de l'Yonne », Librairie Archéologique Victor Didron à Paris, 1851

  6. Jean-Pierre PIETAK, « La voie romaine Toucy-Tannerre », Bulletin de l'association d'études de recherches et de protection du vieux Toucy et de ses environs, n°81, 2011. Siège et secrétariat de l'association à l’Hôtel de ville de Toucy 89130.

  7. Raymond CHEVALLIER, « Les voies romaines », éditions Picard à Paris, 1997.

  8. Pierre LEMAN, « Des Alpes à l'océan, la voie Agrippa et la voie orientale d'après les textes et l'archéologie, Bulletin de la Société des Fouilles Archéologiques et des Monuments Historiques de l'Yonne, numéro 5, 1988

 

Autres documents consultés

  1. Hypothèses 2004, par Université Paris I Panthéon-Sorbonne. École doctorale d'histoire, publication de la Sorbonne, consultable sur Google Books

  2. Lucien GALLOIS, « Les voies romaines de la Gaule », Annales de Géographie, 1934

  3. Ouvrage collectif sur la Tables de Peutinger, Picard à Paris, 1975.

  4. Quantin et Boucheron, « Mémoire sur les voies romaines qui traversent le département de l'Yonne », Bulletin de la Société des Sciences Historiques et Naturelles de l'Yonne, année 1864, 18e volume, consultable en ligne sur Gallica

  5. Géographie de STRABON, livre IV, traduction d'Amédée TARDIEU, Hachette Paris 1967

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  • : Sens et le Sénonais antique et médiéval
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  • : Histoire et Archéologie antique et médiévale d'un territoire immense constitué par les départements de l'Yonne, de la Seine-et-Marne, et d'une partie du Loiret et de l'Aube. Sa capitale s'est appelée successivement Agedincum, Senones, puis SENS.
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